Publié le 15 mars 2024

La valorisation de votre entreprise ne dépend pas de sa rentabilité comptable brute, mais de la qualité et de la narration de son BAIIA (Bénéfice Avant Intérêts, Impôts et Amortissements).

  • La normalisation du BAIIA permet d’isoler la performance opérationnelle réelle, augmentant mécaniquement la base de calcul de la valeur.
  • Le multiple appliqué à ce BAIIA n’est pas une fatalité sectorielle ; il se justifie par la qualité des revenus, la croissance et la maîtrise des risques.

Recommandation : Pilotez votre entreprise non pas pour le résultat net, mais pour le BAIIA normalisé qu’un acquéreur analysera. C’est un changement de paradigme essentiel pour préparer votre sortie.

En tant qu’entrepreneur, vous naviguez chaque jour dans un océan de chiffres : chiffre d’affaires, marge brute, résultat net. Chacun raconte une partie de l’histoire. Pourtant, lorsque l’heure de la cession sonne, la plupart de ces indicateurs deviennent secondaires. Les acquéreurs et leurs banquiers ne parlent qu’un seul langage, celui qui traduit votre potentiel de rentabilité futur en une valeur transactionnelle : le BAIIA, ou EBITDA pour les anglophones. Oubliez les notions vagues de « bonne gestion » ; dans une salle de négociation, la valeur de votre entreprise se résume souvent à une formule simple : BAIIA normalisé x Multiple.

Beaucoup de dirigeants considèrent le BAIIA comme un simple calcul de fin d’année, une donnée subie. C’est une erreur stratégique fondamentale. La véritable clé n’est pas de subir votre BAIIA, mais de le sculpter activement. Il ne s’agit pas de manipulation comptable, mais d’une discipline stratégique visant à présenter la performance économique la plus pure et la plus défendable de votre entreprise. C’est un exercice qui consiste à nettoyer le bruit pour ne laisser que le signal : la capacité de votre modèle d’affaires à générer du profit, indépendamment de sa structure de financement ou de sa politique fiscale.

Cet article n’est pas un cours de comptabilité. C’est un manuel stratégique de banquier d’affaires. Nous allons décortiquer comment transformer votre BAIIA d’un simple indicateur passif en votre plus puissant levier de négociation. Nous verrons comment le normaliser pour en révéler le plein potentiel, comment justifier un multiple supérieur à la moyenne de votre secteur, et comment éviter les pièges classiques, comme le décalage avec la trésorerie ou un endettement excessif, qui peuvent anéantir des années d’efforts. Préparer sa sortie ne commence pas lorsqu’une offre se présente ; elle commence par la maîtrise de ce chiffre unique.

Pour appréhender pleinement la puissance du BAIIA dans une transaction, il est essentiel de comprendre les mécanismes qui le composent et les leviers qui permettent de l’optimiser. Cet article est structuré pour vous guider, étape par étape, dans cette démarche stratégique, de la normalisation des comptes à la gestion des risques financiers.

Comment normaliser votre BAIIA pour ajouter 200 000 $ à la valeur de votre entreprise ?

La normalisation du BAIIA est l’exercice le plus rentable que vous puissiez entreprendre avant une cession. L’objectif est simple : présenter à un acquéreur un bénéfice opérationnel qui reflète la véritable performance économique de l’entreprise, débarrassée des éléments exceptionnels ou non liés à l’exploitation courante. Chaque dollar d’ajustement positif est multiplié par le multiple de valorisation, créant une valeur significative à partir d’un simple travail d’analyse comptable. Il s’agit de séparer les décisions du propriétaire de la performance intrinsèque de l’entreprise.

Un acquéreur ne cherche pas à acheter votre style de vie, mais la capacité de votre entreprise à générer des profits. Les dépenses personnelles (véhicule de luxe, voyages non professionnels), les salaires de dirigeants supérieurs (ou inférieurs) aux normes du marché, ou les loyers de bâtiments que vous possédez à titre personnel et que vous louez à votre entreprise sont les cibles principales. Un ajustement bien documenté n’est pas une négociation, c’est un fait. Il est crucial de comprendre que les synergies potentielles pour l’acquéreur peuvent aussi jouer un rôle ; des recherches académiques estiment que les synergies peuvent représenter en moyenne 5% des revenus de l’entreprise vendue, un bonus que l’acquéreur est prêt à payer s’il est bien argumenté.

Exemple de création de valeur par la normalisation

Prenons un dirigeant-propriétaire se versant un salaire de 200 000 $. Une analyse de marché montre que le salaire pour un DG aux responsabilités équivalentes dans le même secteur est de 125 000 $. La différence de 75 000 $ n’est pas un coût opérationnel, mais une forme de distribution de profit. En phase de due diligence, on peut légitimement « normaliser » le BAIIA en ajoutant ces 75 000 $. Si l’entreprise est valorisée avec un multiple de 5x, cet simple ajustement augmente la valeur de l’entreprise de 375 000 $ (75 000 $ x 5).

Votre plan d’action pour la normalisation du BAIIA

  1. Rémunération des dirigeants : Identifiez la juste valeur marchande pour chaque poste de direction et ajustez le BAIIA de la différence (positive ou négative) avec le salaire réellement versé.
  2. Dépenses personnelles et non récurrentes : Listez toutes les dépenses qui ne seraient pas engagées par un nouvel acquéreur (voitures de fonction non essentielles, frais de représentation personnels, litiges exceptionnels) et réintégrez-les.
  3. Transactions inter-compagnies : Si vous louez un immeuble à votre entreprise, assurez-vous que le loyer est au prix du marché. Ajustez la différence si le loyer est artificiellement élevé ou bas.
  4. Éléments exceptionnels : Isolez et retirez tous les revenus ou coûts qui ne se répéteront pas, comme le produit d’une vente d’actif ou une subvention unique.
  5. Documentation rigoureuse : Pour chaque ajustement, préparez un dossier avec des pièces justificatives (études de salaires, baux comparables, factures). Un ajustement non prouvé est un ajustement refusé.

En somme, la normalisation transforme la comptabilité rétrospective en un puissant outil de marketing financier, alignant la perception de votre entreprise sur sa valeur économique maximale.

3x ou 6x le BAIIA : qu’est-ce qui justifie le multiple de votre secteur industriel ?

Une fois votre BAIIA normalisé, la deuxième variable de l’équation de valorisation est le multiple. Beaucoup d’entrepreneurs pensent qu’il s’agit d’une donnée de marché immuable, gravée dans le marbre sectoriel. C’est une vision incomplète. Si le secteur donne une fourchette de référence, le positionnement de votre entreprise à l’intérieur de cette fourchette dépend entièrement de facteurs qualitatifs que vous pouvez influencer. Un acquéreur n’achète pas une statistique, il achète un avenir. Plus cet avenir est prévisible, rentable et scalable, plus le multiple sera élevé.

Les entreprises avec de forts revenus récurrents (abonnements, contrats de maintenance), une faible dépendance à un seul client ou fournisseur, et des barrières à l’entrée solides (brevets, marque forte, savoir-faire unique) commanderont toujours un multiple supérieur. À l’inverse, une forte dépendance au dirigeant, des marges faibles ou une forte intensité capitalistique (nécessitant des investissements constants) tireront le multiple vers le bas de la fourchette. Votre mission, dans les années précédant la vente, est de construire une « histoire de qualité » qui justifie de tendre vers le haut de cette fourchette.

Composition symbolique représentant les facteurs influençant le multiple BAIIA d'une entreprise

Ce schéma visuel illustre bien l’équilibre délicat des forces en jeu. La croissance et la rentabilité (les blocs de verre ascendants) doivent être contrebalancées par la solidité des actifs et la robustesse du modèle d’affaires (les blocs de béton et les réseaux connectés) pour justifier un multiple élevé. La valorisation est un jugement sur la qualité et la durabilité de votre BAIIA.

Le tableau suivant, basé sur des données d’analyse pour le marché français, donne une idée des fourchettes moyennes. Utilisez-le comme un baromètre, non comme une certitude. Votre travail est de construire l’argumentaire expliquant pourquoi vous méritez mieux que la moyenne de votre catégorie.

Multiples BAIIA par secteur et taille d’entreprise en France 2024
Secteur / Taille Multiple EBITDA moyen Facteurs influençants
BTP 3,8x Capital intensif, marges faibles
Commerce de détail 4,5x Rotation stocks, concurrence
Services B2B 5,2x Récurrence revenus, scalabilité
Industrie 6,0x Barrières à l’entrée, CAPEX
Tech/SaaS 7,7x Croissance, marges élevées
Santé 6,5x Stabilité, réglementation

En définitive, le multiple n’est pas un chiffre que l’on subit, c’est une prime de risque (ou de confiance) que l’acquéreur applique à votre BAIIA. Votre stratégie doit viser à réduire ce risque perçu.

Pourquoi un BAIIA positif ne garantit pas que vous avez du cash à la fin du mois ?

Voici l’un des malentendus les plus dangereux pour un entrepreneur : confondre rentabilité et liquidité. Un BAIIA élevé sur votre état des résultats est une excellente nouvelle, mais cela ne signifie pas que votre compte en banque est florissant. Le BAIIA est un indicateur de performance opérationnelle avant la prise en compte de décisions financières et d’investissement. Il ignore deux sorties de cash majeures : le remboursement du capital de la dette et, surtout, les dépenses d’investissement (CAPEX).

Une entreprise dans un secteur industriel lourd, par exemple, peut afficher un BAIIA impressionnant, mais être contrainte de réinvestir la majorité de ce bénéfice dans le remplacement ou la modernisation de ses machines pour rester compétitive. Ce cash n’est jamais disponible pour les actionnaires ou pour réduire la dette. Un acquéreur avisé regarde donc au-delà du BAIIA et analyse le flux de trésorerie disponible (Free Cash Flow). C’est ce qui reste après avoir payé toutes les dépenses opérationnelles ET les investissements nécessaires pour maintenir l’activité. C’est cet argent réel qui sert à rembourser la dette, verser des dividendes ou financer la croissance.

Les entreprises ne vivent pas de BAIIA, elles vivent de liquidités. Un bon BAIIA, c’est bien. Mais le flux de trésorerie est roi… ou comme on dit en anglais, cash is king!

– Expert en évaluation d’entreprise, Gaudreault Évaluation d’Entreprises

Cette distinction est cruciale lors d’une vente. Un acquéreur financier (comme un fonds de capital-investissement) qui s’endette pour vous racheter (LBO) sera obsédé par la capacité de votre entreprise à générer suffisamment de cash pour rembourser cette nouvelle dette. Un BAIIA élevé mais un cash-flow faible est un signal d’alarme majeur. Les analyses financières sectorielles le confirment : le BAIIA ne tient pas compte du CAPEX, et une entreprise peut ainsi sembler rentable tout en étant un « gouffre à cash ». Cette réalité est bien connue des analystes, qui affirment que l’EBITDA ne tient pas compte des dépenses d’investissement (CAPEX) nécessaires, pouvant masquer des besoins de trésorerie importants.

Votre objectif n’est donc pas seulement de maximiser le BAIIA, mais aussi de démontrer que ce BAIIA se convertit efficacement en trésorerie disponible, prouvant la santé et la soutenabilité de votre modèle économique.

L’erreur de laisser votre ratio Dette/BAIIA dépasser 3.5x

L’endettement est un outil puissant pour financer la croissance, mais il peut devenir le pire ennemi de votre valorisation s’il est mal maîtrisé. Le ratio Dette Nette / BAIIA est l’indicateur scruté par tous les prêteurs et acquéreurs pour évaluer le profil de risque de votre entreprise. Il mesure le nombre d’années qu’il faudrait à l’entreprise pour rembourser intégralement sa dette en utilisant la totalité de son bénéfice opérationnel. Un ratio élevé signale un risque de défaut important et pèse lourdement sur la valeur d’entreprise (la valeur de vos actions).

En pratique, la valeur de vos fonds propres (ce que vous touchez lors de la vente) est calculée ainsi : (BAIIA x Multiple) – Dette Nette. Chaque dollar de dette vient donc directement en déduction du prix que vous recevez. Plus grave encore, un endettement excessif peut faire baisser le multiple que l’acquéreur est prêt à payer, car il intègre un risque financier plus élevé. Les critères bancaires sont clairs : les analyses montrent qu’un ratio dette/BAIIA inférieur à 3 est généralement considéré comme satisfaisant. Au-delà de 3.5x, de nombreuses banques considèrent le niveau de risque comme élevé, limitant l’accès à de nouveaux financements et faisant fuir les acquéreurs prudents.

La perspective d’un gestionnaire d’investissement sur le risque d’endettement

Le gestionnaire de portefeuille Mawer Investment Management illustre parfaitement cette prudence. Pour eux, un ratio inférieur à 3x est acceptable, mais ils préfèrent un ratio de 2x ou moins. Leur raisonnement est implacable : en cas de crise économique ou de retournement de marché, la valeur des fonds propres (l’actif) peut chuter drastiquement, tandis que le montant de la dette, lui, reste fixe. Un ratio élevé devient alors rapidement insoutenable et peut mener l’entreprise à la faillite, anéantissant la totalité de la valeur pour les actionnaires.

Piloter votre entreprise en gardant ce ratio sous contrôle est une discipline essentielle de préparation à la vente. Cela peut impliquer de modérer les investissements financés par la dette, d’accélérer les remboursements ou de privilégier l’autofinancement, même si cela semble freiner la croissance à court terme. C’est un arbitrage stratégique : une croissance légèrement plus lente mais un bilan sain se traduira par une bien meilleure valorisation et une transaction plus facile à conclure.

En fin de compte, une dette maîtrisée est le signe d’une gestion rigoureuse et d’une entreprise résiliente, deux qualités qui se paient cher lors d’une transaction.

Quand couper les dépenses discrétionnaires pour embellir le BAIIA avant une vente

Dans la perspective d’une vente, la tentation est grande de réduire drastiquement les dépenses pour « gonfler » artificiellement le BAIIA de la dernière année. C’est une stratégie à haut risque, que les acquéreurs expérimentés repèrent immédiatement. Une coupe brutale dans les budgets marketing, R&D ou formation juste avant une transaction est un signal d’alarme majeur. Cela suggère que la rentabilité affichée n’est pas durable et que la croissance future a été sacrifiée sur l’autel d’une valorisation à court terme.

L’optimisation des dépenses pré-vente doit être un exercice chirurgical, pas un coup de hache. La clé est d’anticiper. Les ajustements doivent être mis en place 18 à 24 mois avant le début du processus de vente, afin de pouvoir présenter des états financiers qui montrent une tendance d’amélioration stable et structurelle, et non un pic suspect de dernière minute. La question à se poser pour chaque dépense n’est pas « Puis-je la couper ? », mais « Cette coupe est-elle défendable comme une amélioration permanente de l’efficacité opérationnelle ? ».

Matrice de décision pour l'optimisation des dépenses avant une vente d'entreprise

La stratégie s’apparente à une partie d’échecs, où chaque mouvement doit être réfléchi. Les coupes doivent être intelligentes et ciblées. Voici une approche structurée :

  • Prioriser les gains d’efficacité internes : Renégocier les contrats avec les fournisseurs, optimiser les processus logistiques, ou éliminer les gaspillages sont des coupes parfaitement défendables car elles améliorent la structure de coûts de façon permanente.
  • Éviter les « moteurs de croissance » : Ne touchez pas aux budgets qui alimentent l’avenir de l’entreprise. Réduire le marketing ou la R&D, c’est vendre une voiture en ayant retiré le moteur. Un acquéreur verra immédiatement qu’il devra réinvestir massivement, et déduira ces montants de son offre.
  • Analyser les tendances : Les coupes doivent s’inscrire dans une logique d’optimisation continue. Une analyse des dépenses sur plusieurs années permettra de justifier les réductions comme le fruit d’une meilleure gestion, et non d’une manœuvre opportuniste.
  • Documenter le « pourquoi » : Chaque gain d’efficacité doit être documenté non pas comme une « coupe », mais comme le résultat d’une « initiative d’amélioration » (ex: « mise en place d’un nouveau logiciel qui a réduit les coûts administratifs de 15% »).

En conclusion, l’embellissement du BAIIA n’est pas une question de réduction des coûts, mais de démonstration de l’efficacité structurelle. C’est la différence entre une manœuvre tactique qui éveille la méfiance et une stratégie de fond qui inspire la confiance.

Vendre à l’externe ou léguer aux enfants : quel scénario protège mieux vos actifs ?

La décision de céder son entreprise est l’une des plus importantes dans la vie d’un entrepreneur. Le choix entre une vente à un tiers (stratégique ou financier) et une transmission familiale ne se résume pas à une question d’affinité. D’un point de vue purement financier et patrimonial, ces deux scénarios impliquent des approches radicalement différentes de la notion de BAIIA et de valorisation. Comprendre ces différences est essentiel pour choisir la voie qui protège le mieux vos actifs et atteint vos objectifs personnels.

Dans le cadre d’une vente externe, l’objectif est unique et clair : maximiser le prix de transaction. Cela passe par une maximisation agressive du BAIIA normalisé. Tous les ajustements possibles et défendables sont mis en œuvre pour présenter le chiffre le plus élevé. L’acquéreur paie pour un potentiel de rentabilité futur qu’il entend optimiser, souvent via des synergies. Le multiple appliqué sera celui du marché, potentiellement élevé si l’entreprise est attractive. La protection de vos actifs se fait par l’encaissement immédiat d’un capital maximisé.

À l’inverse, une transmission familiale poursuit un double objectif : assurer la pérennité de l’entreprise et organiser un transfert de patrimoine. Ici, l’obsession n’est pas le BAIIA normalisé, mais le BAIIA réel et durable. L’enjeu est de laisser à la génération suivante une entreprise capable de générer une trésorerie suffisante pour financer son exploitation et rembourser l’éventuel financement de la reprise (souvent un « owner-buyout » où le cédant finance lui-même une partie de la vente). Les ajustements sont donc limités, et la valorisation est souvent basée sur un multiple plus conservateur pour ne pas asphyxier l’entreprise dès le départ.

Le tableau ci-dessous synthétise ces deux logiques opposées :

Vente externe vs Transmission familiale : Impact sur le BAIIA
Critère Vente externe Transmission familiale
Objectif BAIIA Maximiser le BAIIA normalisé BAIIA réel et durable
Ajustements Tous les ajustements possibles Ajustements limités aux éléments réels
Multiple appliqué Multiple du marché (5-7x) Multiple réduit (3-4x)
Financement Par l’acquéreur Owner Buyout progressif
Protection actifs Prix maximisé immédiatement Préservation long terme

En définitive, la vente externe est un sprint pour maximiser une valeur à un instant T. La transmission familiale est un marathon pour assurer la viabilité à long terme. Le BAIIA reste central, mais il n’est pas utilisé de la même manière.

Quand penser à la vente de votre startup : dès le jour 1 ou seulement quand l’offre arrive ?

Dans l’écosystème des startups, où la croissance prime souvent sur la rentabilité immédiate, la notion de BAIIA peut sembler lointaine, voire hors de propos. C’est une erreur de perspective. Les acquéreurs de startups, notamment les acteurs stratégiques, n’achètent pas votre BAIIA actuel (souvent négatif), mais votre BAIIA projeté. La question n’est pas « Combien gagnez-vous aujourd’hui ? », mais « Quelle est la crédibilité de votre chemin vers une profitabilité significative ? ». Penser à la vente dès le jour 1 ne signifie pas chercher activement à vendre, mais à construire l’entreprise avec les métriques et la discipline qu’un acquéreur voudra voir.

Cela signifie construire une « EBITDA Story » convaincante. Dès le départ, chaque décision doit être documentée sous l’angle de son impact futur sur la rentabilité. Il faut structurer les indicateurs clés de performance (KPIs) pour démontrer la validation du modèle économique : coût d’acquisition client (CAC), valeur vie client (LTV), taux de rétention, etc. Ces métriques sont les « proxies » de votre BAIIA futur. Une startup qui peut prouver une « Rule of 40 » (règle des 40 : Taux de croissance en % + Marge de BAIIA en % > 40) démontre un équilibre exceptionnel entre croissance et profitabilité potentielle, justifiant des multiples de valorisation très élevés.

La discipline est la clé. Cela passe par :

  • Une comptabilité analytique détaillée : Pour isoler les coûts par produit, par marché, et prouver la scalabilité du modèle.
  • Une « data room » virtuelle : Un espace sécurisé où tous les documents légaux, financiers et stratégiques sont maintenus à jour en continu. Être prêt pour une due diligence à tout moment est un signe de maturité immense.
  • Le suivi des ajustements potentiels : Même si vous n’êtes pas rentable, documentez les dépenses « exceptionnelles » de croissance (ex: une campagne de lancement massive) qui pourraient être normalisées dans un calcul de BAIIA futur.

Exemple de valorisation d’une startup sur le BAIIA projeté

Une startup technologique en phase de forte croissance peut être déficitaire aujourd’hui. Cependant, si elle peut présenter un plan crédible montrant un BAIIA projeté de 2 millions d’euros d’ici 3 ans, grâce à ses revenus récurrents et sa structure de coûts scalable, un acquéreur pourra appliquer un multiple anticipé. Avec un multiple élevé de 15x, justifié par la forte croissance et les marges typiques du SaaS, la valorisation peut atteindre 30 millions d’euros, reflétant le potentiel futur et non la performance passée.

En somme, pour une startup, le BAIIA n’est pas un rétroviseur, mais un phare. Il n’éclaire pas le chemin parcouru, mais la destination vers laquelle vous vous dirigez, et c’est cette destination que l’acquéreur achète.

À retenir

  • Le BAIIA n’est pas une fin en soi, c’est l’indicateur de base pour calculer la valeur de votre entreprise (Valeur = BAIIA x Multiple).
  • La normalisation est un exercice non-négociable qui consiste à nettoyer le BAIIA des éléments non récurrents pour en révéler la performance économique réelle.
  • Le multiple n’est pas fixe ; il dépend de facteurs qualitatifs (récurrence, croissance, risque) que vous pouvez activement influencer pour maximiser votre prix de sortie.

Comment bâtir un prévisionnel de trésorerie sur 13 semaines pour éviter la faillite ?

Nous avons abondamment discuté de la manière de maximiser la valeur de votre entreprise via le BAIIA. Mais toute cette stratégie s’effondre si l’entreprise ne survit pas jusqu’au jour de la vente. La cause numéro un de la défaillance des entreprises n’est pas le manque de rentabilité, mais le manque de liquidités. En France, l’année 2023 a vu près de 60 000 défaillances d’entreprises, un chiffre qui rappelle brutalement cette réalité. L’outil ultime pour naviguer dans l’incertitude et piloter à vue est le prévisionnel de trésorerie glissant sur 13 semaines.

Pourquoi 13 semaines ? Car cela correspond à un trimestre, un horizon suffisamment court pour être précis et suffisamment long pour anticiper les chocs et prendre des mesures correctives. Cet outil n’est pas un simple tableau de bord ; c’est votre système de navigation en temps réel. Il vous oblige à traduire chaque décision stratégique (une embauche, un investissement, une campagne marketing) en son impact cash, semaine après semaine. Il met en lumière les décalages dangereux entre les encaissements clients (DSO) et les décaissements fournisseurs (DPO).

Bâtir un tel prévisionnel est une discipline rigoureuse qui suit une méthode éprouvée :

  • Projeter les flux sur 3 scénarios : Ne vous contentez pas d’un scénario « réaliste ». Modélisez un scénario optimiste, un réaliste et un pessimiste (dégradé). C’est ce dernier qui vous prépare au pire et vous force à identifier les leviers d’action en cas de crise.
  • Mettre à jour chaque semaine : Le prévisionnel n’est utile que s’il est vivant. Chaque début de semaine, remplacez les prévisions de la semaine passée par les chiffres réels et ajustez les 12 semaines suivantes. Cet exercice constant affine votre capacité à prévoir.
  • Identifier les flux vitaux : Séparez les dépenses incompressibles (salaires, loyers, remboursements de dette) des dépenses reportables ou réductibles. En cas de tension, vous saurez immédiatement où agir sans mettre en péril l’exploitation.
  • Intégrer les KPIs de trésorerie : Suivez votre « cash burn » (brûlage de cash mensuel) et votre « cash runway » (piste de trésorerie : combien de mois de survie avec le cash actuel). Ce sont vos indicateurs de survie.

Ce document devient alors bien plus qu’un outil interne. Il est la preuve de votre maîtrise financière auprès de vos partenaires. Présenter un prévisionnel sur 13 semaines détaillé et maîtrisé à votre banquier pour négocier une ligne de crédit a infiniment plus de poids que de simples états financiers passés.

La maîtrise de cet outil est le fondement de toute stratégie de valorisation. Pour vous assurer de ne jamais être pris au dépourvu, il est impératif de comprendre comment intégrer cette discipline dans votre gestion quotidienne.

L’évaluation de votre entreprise n’est pas un événement futur, c’est une discipline quotidienne. Pour transformer votre travail acharné en un patrimoine sécurisé, l’étape suivante consiste à intégrer le pilotage par le BAIIA et la trésorerie dans votre stratégie dès aujourd’hui. C’est le seul moyen de contrôler votre destinée financière.

Rédigé par Isabelle Larochelle, CPA auditrice et directrice financière fractionnelle, Isabelle conseille les entreprises québécoises sur la stratégie de trésorerie, la fiscalité et le financement bancaire depuis 15 ans. Elle est experte dans la navigation des programmes d'Investissement Québec et la gestion des liquidités en période d'inflation.